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Forge de sabre japonaise

Pierre Nadeau

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Ma brève expérience
comme uchi-deshi
Trois semaines au coeur de la tradition
ou
Comment je suis tombé du Jardin d'Eden!

Le 6 avril 2009 - par Pierre Nadeau


C'était un sentiment vraiment étrange. Kawachi Kunihira est considéré l'un des meilleurs forgerons de sabre japonais au monde, un candidat pour devenir un prochain Trésors National Vivant, ceux qui veulent apprendre auprès de lui font légion au Japon comme ailleurs, les gens autour de moi étaient très encourageants, puis je suis simplement parti.

Ou du moins c'était la sensation.

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Lorsque j'ai découvert la forge de sabre japonaise en 2002, je n'avais alors même pas conscience que cette tradition était encore vivante. De plus, je n'avais qu'un intérêt général pour les arts martiaux et l'escrime avec une passion cultivée pour les métiers traditionnels. En pénétrant lentement ce monde singulier, j'en suis venu à partager l'intensité avec laquelle les habitants du monde des sabres travaillent et vivent.

Je suis d'abord tombé en amour pour le métier, le travail au quotidien qu'implique la forge de sabre traditionnelle au Japon. Je voulais vivre ainsi chaque jour: lentement, auprès du feu, travaillant le fer, seul, à la campagne... Pour ajouter au merveilleux, les sabres mêmes étaient une impressionante démonstration de maîtrise: que de l'acier à sa plus pure expression de design et technologie.


Trois ans plus tard j'entrais dans la tradtion officiellement comme apprenti. Encore à ce moment, j'étais un étranger complet à ce que la plupart considère des connaissances de base. Je me rapelle souvent lorsqu'une fois quelqu'un me mentiona le célèbre forgeron du Moyen Age Masamune et que je demandai où il vivait afin de le visiter! Les gens ne pouvaient comprendre comment je pouvais être aussi ignare de tout ce qui a trait aux sabres japonais et avoir été accepté comme apprenti. C'était en fait un atout pour moi de m'être approché de ce métier par la seule attirance de sa réalité au quotidien, sans aucune préconception: c'est ce qui me permit d'être accepté.


Avec le temps je devins un peu moins néophyte et commençai à prendre les couleurs locales dans une certaine mesure. Les Prix Spéciaux de la compétition de forge de la NBTHK, le statut de Mukansa et les prises de position politiques sont la routine dans les hautes sphères des forgerons de sabre. Kawachi Kunihira est désormais célèbre pour avoir été apprenti auprès de deux Trésors Nationaux Vivants, ayant lui même obtenu son premier Prix Special dès sa troisième année après complétion de son apprentissage, étant le 15e descendant d'un célèbre forgeron d'Osaka et pour ses accomplissements au cours de ses 40 ans de métier à travailler sept jours sur sept sans relâche. Pour moi, il est un modèle non seulement pour tout ça, mais parce qu'il demeure un individu accessible, enjoué et inspiré qui n'a que faire de la politique et n'aime pas les prétentions. Un vrai artisan.

Au fil des années passées auprès de son second apprenti, interagir avec lui et jouir de ses encouragements et de son support est devenu partie intégrante de ma vie. Étant de naissance modeste, je n'avais aucune rente pour me supporter durant mes aventures au Japon. Jusqu'ici mon apprentissage impliquait donc de multiples combinaisons de jobines à un jour-semaine, la générosité de ma fiancée et la fausse générosité d'une carte de crédit. Bien que ma relation et mon apprentissage avec Kiyota fut généralement plaisant et stimulant, la perspective de ne pas avoir à me préoccuper d'autres choses que de pratiquer et étudier auprès d'un forgeron de haut niveau était vraiment attirante.

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En décembre de l'an dernier, ma femme et moi-même visitions Kawachi pour lui demander de m'accepter comme apprenti résident, ou uchi-deshi. Il avait accepté aussitôt et plus tard me confia que son fils et ses autres apprentis avaient hâte de partager avec moi l'aventure. J'entrai chez lui le 15 mars et me trouvai aussitôt au coeur de la forge de sabre japonaise à son meilleur.


Au XXIe siècle, il s'agit probablement de la situation se rapprochant le plus d'un apprentissage traditionel. La seule différence étant que les apprentis cuisinent par eux-mêmes et doivent payer une petites pension. Il était entendu que ma femme couvrirait ces frais pour le nombres d'années nécessaire. Une semaine plus tard, il n'y avait aucun grand choc: j'étais désormais habitué à ce type de travail et comme Kiyota est un apprenti direct de Kawachi, rien n'était vraiment différent. Il s'agissait simplement d'assimiler les habitudes de place, bien que le rythme était plus lent que chez Kiyota et je n'avais pas à aller travailler la fin de semaine, je n'avais pas à aller nulle part! De plus, les Kawachi se montrèrent fort plaisants, très humains et extrêment généreux et patients avec leur enseignement. De l'enseignement comme tel est plutôt rare dans ce métier alors qu'on attend des apprentis qu'ils apprennent par eux-mêmes durant leur séjour chez leur maître. C'était effectivement le cas chez les Kawachi d'un point de vue occidental, mais c'est le Japon et ici, on aurait pu croire qu'ils avaient presque un plan de cours de rédigé!

Le nombre d'années que j'avais à passer là était de tout évidence indéfini puisque ça dépendait de mes performances dans le temps. Aussi, le gouvernement canadien, me refusant le statut d'étudiant, me demanda de commencer à rembourser un prêt d'études. À l'aube de mes 32 ans, observant les apprentis de Kawachi incapables de survivre économiquement, bien que fabriquant d'excellentes lames, une idée fit son chemin d'enlever la pression de me supporter de sur les épaules de quelqu'un d'autre (cette fois-ci, nomément ma femme et sa famille) et de commencer à prendre en main à la fois mon autonomie et ma réalisation comme forgeron de sabre dans la tradition japonaise.

Avant que tout s'avance trop, je décidai de sauter du train, causant aussitôt autour de moi des vagues qui ne se sont pas encore arrêtées. Les Kawachi étaient de tout évidence déçus, tout comme mes supporteurs, alors qu'ils partageaient avec moi leurs espoirs. Notre relation ne tourna cependant pas au froid, mais je sais ne pas avoir réussi, cette fois, à bien jouer mon rôle.

C'était vraiment étrange, comme si je m'efforçais d'aller à l'exact opposé de tout le support et l'encouragement autour de moi. Des gens m'envoyant des courriels de l'étranger, me partageant qu'ils rêvaient d'être à ma place auprès d'un grand de la forge, d'autres me félicitant tout bonnement, puis je m'en allai.

Une fois lorsque j'avais 17 ans, je louais mon propre appartement et n'avais pas un sou. Je travaillai dans un dépanneur de quartier pour un mois mais ne souhaitait que quitter la place, bien que c'était la chose à ne pas faire: comment payer le loyer à venir deux semaines plus tard? J'ai toujours cru qu'il faut d'abord suivre son coeur, même s'il semble nous conduire droit en enfer, parce que je croyais que si je le suivrais, il me conduirais là où je voulais vraiment être. Dès mon retour à la maison après ma dernière journée de travail au dépanneur, je reçu un coup de téléphone. C'était de la part d'un employeur plus intéressant dans mon domaine d'étude! Ce qui surprenait le plus, c'est que j'y avais laissé une demande d'emploi un an auparant. Pourquoi m'appelait-il cette journée-là?

Chez Kawachi, bien que tout en apparence - et en réalité - paraissait idéal, mon coeur me disait de m'en aller, dès la première journée. Dans mon journal j'écris une liste de toutes les raisons m'amenant à vouloir prendre cette décision à la seule fin de tenter de justifier rationellement que je n'étais ni fou ni paresseux. Toutes ces raisons sont valides, comme ma soif d'autonomie aux yeux de la société, étant marié et souhaitant devenir père, ou encore me rappelant que les feux de la rampe des grands de ce monde ne sont pas ce pourquoi j'avais choisi ce métier, mais la vraie raison était ceci:

C'est ce que mon coeur me dit de faire.

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Pas une seule fois au cours de mes visites chez Kiyota, puis ensuite durant trois années d'apprentissage chez lui, n'aie-je jamais penser à le quitter ou abandonner. Après une heure chez Kawachi, ma décision était claire. Mais c'est impensable: on ne quitte pas! Pourtant, trois semaines plus tard rien n'avait changer. Une fois sortie, aucun regret.
C'est vraiment étrange.

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Mais voici: deux jours après avoir quitté Kawachi, je reçu un coup de fil! Cette fois, c'était de la part d'un forgeron à la retraite avec qui j'avais interagit il y avait des mois près de Shimizu, où je vivais auprès de Kiyota. Il me demandait si j'aimerais avoir tout son équipement. J'ai maintenant un marteau mécanique, un étau de forgeron, un souffleur, un moteur, plein de matière première... plus de 5000$ d'équipement, alors que j'avais même pas cherché pour.

Je suis maintenant de retour sous le mentorat de Kiyota et je forge à tous les jours. Ma situation est bien meilleure et surtout mon coeur me dit que tout est parfait. C'est un sentiment profond que de sentir avoir fait le bon choix. J'ai vraiment hâte d'obtenir ma licence de forgeron.


Pratique de muko-zuchi avec le marteau de 7kg (15lbs)
(grosseur moyenne) chez Kawachi Kunihira
- Mars 2009 -





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